jeudi 14 février 2008

Là où vont nos Pères, Shaun TAN

Une cuisine, au petit matin. On imagine le silence, bercé du tic-tac d'une horloge, du remous de l'eau en ébullition. Ces matins de départ, particuliers car voués à l'inconnu, au changement.
Un homme fait sa valise, sort dans le froid accompagné de sa femme et de sa petite fille. Au bord du quai, c'est l'embarquement vers un ailleurs, et des pleurs... L'ultime espoir pour survivre au-delà d'une cité lentement rongée par des ombres tentaculaires.

Shaun Tan nous propose de suivre cet homme dans la découverte d'un nouveau monde, forcément meilleur, où le travail permettra au père et époux de sauver sa famille.
Là où vont nos Pères est bien le récit onirique d'un immigré, d'un réfugié,... et c'est de manière idéale que l'auteur traite cette question universelle, si épineuse de nos jours.
Le nouveau monde dans lequel débarque notre homme pourrait être une métaphore des Etats-Unis au début du XXème siècle. Mais loin d'être réaliste, cette Amérique-là nous plongerait plutôt de l'autre côté du miroir, un Pays des Merveilles dont chaque élément (écriture, langage, architecture, faune et flore,...) est aussi intrigant que déroutant. Au cours des différentes phases de son intégration, le héros aura toutefois l'occasion de rencontrer d'autres exilés au parcours similaire: notons cet homme ayant fuit des géants que n'aurait pas renié Wells, ou encore ce vieillard rescapé d'une étrange guerre de tranchées,...
Tout dans ce monde est à apprivoiser, afin que tout le mal du passé puisse être exorcisé.
Ce qui frappe dès qu'on ouvre le volume, c'est que cette oeuvre est entièrement muette: comment mieux illustrer le désarroi face à une langue inconnue? Cette particularité, ainsi que l'omniprésence du sépia, revêt toute sa valeur dans le traitement narratif. L'auteur alterne ainsi des séries de cases réduites et de somptueuses illustrations pleine-page qui créent un dynamisme en parfaite adéquation avec les périgrinations du personnage. Ces caractéristiques, associées à de subtils effets de zoom, procure au lecteur l'intense impression d'être le spectateur d'un film muet des années 1920, tantôt réaliste, tantôt fantastique (faisant notamment référence à des oeuvres aussi diverses que Les Temps modernes de Chaplin, Métropolis de F. Lang, voire Le Cabinet du Docteur Caligari de R. Wiene).
Et que penser de cette galerie de portraits qui s'affiche sur les pages de garde? Une soixantaine de visages, de tous âges, toutes couleurs, toutes nationalités,... qui soulignent, s'il le fallait, que l'épopée de notre héros n'est pas singulière mais est bien celle de milliers d'individus de par le monde. Cependant, à voir certaines expressions de fatigue, de tristesse ou de colère, l'odyssée n'est évidemment pas toujours bienheureuse!!!
Là où vont nos Pères nous présente un monde parfait, se nourrissant de mixité et de fraternité, où chacun apprend à comprendre et à aimer l'autre, où les paysages, mêmes industriels, sont merveilleux.
Une oeuvre aussi belle qu'un rêve!...

Là où vont nos Pères, Shaun Tan, Dargaud "Long Courrier", 2007
Prix du meilleur album, Festival international de la BD d'Angoulême 2008

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