lundi 18 février 2008

Y tu Mama tambien (Et... ta Mère aussi!), d'Alfonso CUARON

Voici un film qui nous propose le portrait de deux adolescents, Julio (Gaël Garcia Bernal) et Tenoch (Diego Luna). A 17 ans, c'est bien connu (!) les garçons ne se préoccupent que de peu de choses: le sexe, la fête, les filles, les concours de pets, la fumette et, bien sûr, la branlette (sans parler de la tarte aux pommes)!!!
Bref, de prime abord donc, voici un énième teen movie aux accents potaches, dont le public concerné est le sujet lui-même, et qui fera grincer des dents les autres.
Et pourtant...

Dès la première séquence, nous pressentons que cela n'est pas si évident. La caméra passe une porte pour se fixer sur l'objet de son étude: un couple d'ados en plein ébats, se promettant fidélité à jamais, (où il est notamment question du père du garçon, futur amant potentiel de son amie!). Tandis qu'un travelling arrière les abandonne à leurs étreintes, le son "in" disparaît pour laisser la place à une voix monocorde, celle d'un narrateur qui va préciser les situations au fur et à mesure du film. Le ton est donné: nous parlions d'objet d'étude et nous sommes bien ici devant une oeuvre qui va chercher à comprendre, de manière extrêmement neutre, le monde et les énigmes de l'adolescence, à l'image de cette caméra qui entre dans la chambre, sans bruit, sans vouloir ni déranger, ni, surtout, espionner.
Mais Y tu Mama tambien n'est pas un documentaire et nous voilà entraînés dans les tribulations de ces deux "potes-à-la-vie-à-la-mort". Leurs copines respectives sont parties en voyage en Europe, et Julio et Tenoch s'ennuient. Entre deux pétards, ils rêvent à leur futur vie d'hommes, aux seins de la prof de math... Apparaît alors Luisa (Maribel Verdu), séduisante cousine de Tenoch, jeune femme qui pourrait bien se laisser emporter par les déboires d'une vie d'adulte. Les deux garçons lui proposent de l'emmener avec eux à "La Boca del Cielo", cette plage de paradis, aussi désirée qu'imaginaire, accès ultime à la liberté, loin de ces piscines à l'eau trop bleue dans lesquelles ils se sentent à l'étroit.
C'est à partir de cet instant que le film s'engage dans une veine picaresque, propre au road movie, où une adulte qui aimerait bien retrouver l'innocence est emportée par la fougue de deux jeunes gens qui eux, aimeraient tant sortir de l'adolescence, tous poursuivant un même but: Vivre, enfin!
Sans fausse pudeur, Cuaron filme cet état transitoire et n'hésite pas à appuyer là où cela pourrait être douloureux: les trahisons et jalousies font surface, les piscines se couvrent de feuilles mortes.
S'il est certainement vain de vouloir rattraper le temps, il l'est peut-être tout autant de vouloir l'accélérer... (Cette question de la malléabilité du temps sera par ailleurs la dynamique principale d'un autre film réalisé par Cuaron, Harry Potter & le prisonnier d'Azkaban, épisode charnière de la série et, d'une certaine manière, autre chronique du caractère transitoire de l'adolescence.)

Et de s'apercevoir qu'aucune carte ne permet de lire une route qui n'existe pas encore...
Lorsqu'ils atteignent enfin un ersatz de leur destination, les langues et les corps se délient, pour mieux exprimer l'indicible qui n'en est pas pour autant véridique, mais qu'importe...!
Les porcs ont envahi la Baie du Ciel. Le retour approche. Luisa leur dit au revoir:

"La vie est comme l'écume, alors offrez-vous comme la mer"

Le spectateur quittera son siège mélancolique. A cet instant, quelque soit son âge, il a un peu 17 ans.

Y tu Mama tambien (Et... même ta Mère!), film d'alfonso CUARON, Mexique, 2001

jeudi 14 février 2008

Là où vont nos Pères, Shaun TAN

Une cuisine, au petit matin. On imagine le silence, bercé du tic-tac d'une horloge, du remous de l'eau en ébullition. Ces matins de départ, particuliers car voués à l'inconnu, au changement.
Un homme fait sa valise, sort dans le froid accompagné de sa femme et de sa petite fille. Au bord du quai, c'est l'embarquement vers un ailleurs, et des pleurs... L'ultime espoir pour survivre au-delà d'une cité lentement rongée par des ombres tentaculaires.

Shaun Tan nous propose de suivre cet homme dans la découverte d'un nouveau monde, forcément meilleur, où le travail permettra au père et époux de sauver sa famille.
Là où vont nos Pères est bien le récit onirique d'un immigré, d'un réfugié,... et c'est de manière idéale que l'auteur traite cette question universelle, si épineuse de nos jours.
Le nouveau monde dans lequel débarque notre homme pourrait être une métaphore des Etats-Unis au début du XXème siècle. Mais loin d'être réaliste, cette Amérique-là nous plongerait plutôt de l'autre côté du miroir, un Pays des Merveilles dont chaque élément (écriture, langage, architecture, faune et flore,...) est aussi intrigant que déroutant. Au cours des différentes phases de son intégration, le héros aura toutefois l'occasion de rencontrer d'autres exilés au parcours similaire: notons cet homme ayant fuit des géants que n'aurait pas renié Wells, ou encore ce vieillard rescapé d'une étrange guerre de tranchées,...
Tout dans ce monde est à apprivoiser, afin que tout le mal du passé puisse être exorcisé.
Ce qui frappe dès qu'on ouvre le volume, c'est que cette oeuvre est entièrement muette: comment mieux illustrer le désarroi face à une langue inconnue? Cette particularité, ainsi que l'omniprésence du sépia, revêt toute sa valeur dans le traitement narratif. L'auteur alterne ainsi des séries de cases réduites et de somptueuses illustrations pleine-page qui créent un dynamisme en parfaite adéquation avec les périgrinations du personnage. Ces caractéristiques, associées à de subtils effets de zoom, procure au lecteur l'intense impression d'être le spectateur d'un film muet des années 1920, tantôt réaliste, tantôt fantastique (faisant notamment référence à des oeuvres aussi diverses que Les Temps modernes de Chaplin, Métropolis de F. Lang, voire Le Cabinet du Docteur Caligari de R. Wiene).
Et que penser de cette galerie de portraits qui s'affiche sur les pages de garde? Une soixantaine de visages, de tous âges, toutes couleurs, toutes nationalités,... qui soulignent, s'il le fallait, que l'épopée de notre héros n'est pas singulière mais est bien celle de milliers d'individus de par le monde. Cependant, à voir certaines expressions de fatigue, de tristesse ou de colère, l'odyssée n'est évidemment pas toujours bienheureuse!!!
Là où vont nos Pères nous présente un monde parfait, se nourrissant de mixité et de fraternité, où chacun apprend à comprendre et à aimer l'autre, où les paysages, mêmes industriels, sont merveilleux.
Une oeuvre aussi belle qu'un rêve!...

Là où vont nos Pères, Shaun Tan, Dargaud "Long Courrier", 2007
Prix du meilleur album, Festival international de la BD d'Angoulême 2008