Plus que jamais dans notre société, il importe à chacun de savoir attiser la curiosité pour entrer dans la lumière et devenir une "personne trés importante". Et en cela, le divertissement télévisuel et médiatique contemporain nous démontre chaque jour qu'il n'est point besoin d'identité particulière, mais bien plutôt de culot et de frasques, avec la vulgarité gratuite et le manque d'authenticité que cela implique, pour entrer dans cet étrange panthéon. Dans Alabama Song, il est bien question d'un personnage marginal, mais du genre de celui pour qui être différent et provocateur apparaît comme vital, une nécessité de s'affranchir des codes de conduite afin d'accéder à une liberté non pas tant sociale qu'intime.Le drame de Zelda Sayre sera de n'avoir pu concilier cette propension avec une vie de femme rangée à son époux, célèbre d'autant plus puisqu'il s'agit de l'écrivain Francis Scott Fitzgerald. Ce roman pourrait alors être la chronique de ce couple célèbre et glamour, de la rencontre à la mort, mais Gilles Leroy oriente son récit vers une autre voie, celle d'écrire l'histoire de Zelda exclusivement du point de vue de celle-ci, mais au détriment de l'image de son époux.
Et déjà, nous entendons déjà les cris de protestations, amplifiées par l'effet Goncourt: c'est un véritable scandale de présenter Francis Scott Fitzgerald, ce génie du roman, l'un des plus grand écrivain américain, si ce n'est au monde, tel un homme imbu de sa personne, gravement alcoolique, dépravé, inverti refoulé, violent et mysogine, etc, etc! Qu'importe! Il est nécessaire pour accepter ce livre, d'accepter le parti-pris de l'auteur qui, rappelons-le, reste libre par définition de jouer avec la réalité jusqu'à la déformer, tant que sous le titre soit clairement inscrit le terme "roman"!
Car ne nous méprenons pas: il s'agit ici non pas d'une biographie mais bien d'un roman. Cette caractéristique confère toute sa qualité à l'ouvrage: Alabama Song est une oeuvre de pure fiction, une auto-biographie imaginaire qui trouve son origine dans le réel.
"Emma, c'est moi!", affirmait Flaubert à propos de Madame Bovary. Gilles Leroy suit à la lettre l'adage de son aîné pour engendrer sa Zelda, qui, par ailleurs, s'avère bien être une cousine éloignée d'Emma.
Cependant le bovarysme au xxème siècle ne revêt pas les mêmes aspects. Si Zelda Sayre se présente comme une femme éprise de liberté, cette liberté-là est protéïforme, absolue et ne souffre aucun barrage: liberté sensuelle lui permettant de jouir des charmes de son corps, sans qu'aucun lien, pas même celui de la maternité, ne puisse l'entraver; liberté de création encore, la faisant l'égale de l'homme, pourtant maître en ce domaine; liberté de parole enfin, n'autorisant aucune censure, aucun baillon pas même narcotique. La petite fille d'Alabama est entité représentative de cet état: le soleil qui tanne la peau coule dans ses veines, son souffle est celui de futures tornades, destructrices et inévitables. Zelda est une féministe mais sans autre cause que la sienne, une poupée démoniaque dans les mains d'un homme autant haï qu'aimé, Fitzgerald, qui la fera interner, sans pour autant la faire taire.
Et pourtant... Le style sublime et la subtile structure de l'oeuvre laissent grandir le doute de page en page: Zelda ne serait-elle qu'une dérangée mentale, une mystificatrice qui se lasse elle-même d'apporter la crédibilité nécessaire à son témoignage? Si au départ ses souvenirs sont clairement datés, les évocations adviennent peu à peu de manière anarchique où le temps se brouille, où passé, présent, futur ne sont que les reflets d'une vie ratée.
La Zelda d'Alabama Song se plaît à démontrer qu'elle est la véritable auteure des oeuvres de son mari, celui-ci n'hésitant pas à la spolier de ses écrits intimes pour palier à une création branlante. Qu'il soit ou non dans le vrai, Gilles Leroy répare finalement cette éventuelle injustice et écrit le roman que, Zelda a, peut-être, rêvé d'écrire.
Alabama Song, Gilles LEROY, Mercure de France, 2007, Goncourt 2007